PLAN DE L'ARTICLE
Mots clés
Madagascar, genre, migration, nuptialité
Résumé
Dans un contexte de forte saturation foncière et de
pauvreté, les jeunes de la commune d’Ampitatafika (Madagascar) ont
recours à la migration pour diversifier leurs activités. La capitale
Antananarivo, est leur principale destination. Les jeunes filles sont
aujourd’hui plus nombreuses à être impliquées dans la migration de
travail que leurs aînées, qui autrefois quittaient en majorité la
commune pour des raisons matrimoniales. La forte mobilité de ces jeunes
femmes célibataires et actives conduit à une évolution des pratiques
dans le choix du conjoint et des modalités du mariage, mais également à
une évolution des relations au sein des couples. L’espace de recrutement
du conjoint s’élargit et le contrôle social sur les fréquentations
amoureuses avant le mariage s’affaiblit. Du fait d’une plus grande
autonomie financière au retour de migration, l’épouse renforce son
pouvoir de négociation auprès de son mari et le couple peut s’affranchir
de certaines pressions familiales
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Migration des jeunes célibataires dans les Hautes Terres malgaches. A la conquête de l’autonomie conjugale
AuteursBénédicte Gastineau
Institut de recherche pour le développement,
benedicte.gastineau@ird.fr
Andonirina Rakotonarivo
Université Catholique de Madagascar,
andorakotonarivo@yahoo.fr
Introduction
Plusieurs études empiriques ont décrit les relations de genre dans la région des Hautes Terres de Madagascar
[1][1] Les Hautes Terres désignent l’ensemble géographique...
suite mettant
en exergue un système fonctionnant davantage sur la complémentarité que
sur la hiérarchie (Skjortnes, 2000 ; Green, 2000)
[2][2] Il faut préciser toutefois que les études de genre à...
suite.
Ceci est particulièrement visible dans les modes d’organisation
familiale et la division du travail en milieu rural (Skjortnes, 2000).
Les femmes bénéficient d’une grande autonomie économique (Bloch, 1989 ;
Skjortnes, 2000). Les filles sont scolarisées dans les mêmes proportions
que les garçons et héritent des terres parentales au même titre que
leurs frères. Les modes d’exploitation agricole reposent sur une
répartition équilibrée et complémentaire du travail féminin et masculin.
Depuis plusieurs décennies, ce modèle de relative égalité entre les
genres évolue dans un contexte de saturation foncière sans précédent
dans le milieu rural des Hautes Terres malgaches. Les difficultés pour
les jeunes d’accéder à des terres agricoles ne sont pas sans conséquence
sur les relations entre les individus de sexe ou de génération
différents.
2 Après l’Indépendance de Madagascar
(1960), on observe une individualisation de la propriété foncière sur
les Hautes Terres, encouragée par la législation héritée de la période
coloniale (Blanc-Jouvan, 1964). La propriété individuelle réservée à
l’origine aux terres de bas-fond gagne sur la propriété collective, la
pâture (Marchal, 1970). Une fois appropriée par une famille, la terre
peut être transmise par héritage (Marchal, 1970), achetée ou vendue. Des
ouvriers agricoles, sans terre, peuvent ainsi acquérir des rizières
(Wurtz, 1970). L’appropriation individuelle des terres va avoir de
nombreuses conséquences sur l’organisation sociale et familiale et sur
les relations de genre.
3 Tout d’abord, depuis 1960, de plus en
plus de ménages se réduisent à un noyau nucléaire, un couple avec ou
sans enfants, auquel correspond une exploitation agricole
(Bied-Charreton, 1970). Émerge ce qu’Ottino (1998) appelle « l’autonomie
conjugale de procréation » (p. 553). La saturation foncière augmentant,
les transferts de terres entre générations deviennent de plus en plus
faibles et l’autorité des aînés est remise en question par les jeunes
dont le capital et la survie économiques ne dépendent plus de l’héritage
de leurs parents. Le mariage est devenu progressivement un projet
individuel (Binet, Gastineau, 2008). Il crée une nouvelle cellule
conjugale, le lieu où se prennent les décisions de production et de
reproduction. Les règles de résidence évoluent : si la règle reste la
résidence patrilocale (l’épouse rejoint le village de résidence de son
mari), avec la pression foncière, des hommes ne possédant rien viennent
habiter chez leur épouse pour cultiver les terres de leur belle-famille.
La dégradation des conditions de vie d’un grand nombre d’agriculteurs
les oblige à accepter ce raisonnement qui appartenait autrefois à la
logique des paysans sans terres (Blanchy, 2000). Déséquilibrant l’ordre
des choses, la résidence uxorilocale semble néanmoins bien acceptée
quand elle opère un rééquilibrage des ressources économiques : les
couples résident là où ils ont le plus de facilité pour gagner leur vie
(Blanchy, 2000), même si résider chez sa femme met le mari dans une
certaine position d’infériorité (Bloch, 1989). C’est, en fait,
l’ensemble des relations entre les individus qui est modifié : dès le
milieu des années 1970, « les liens communautaires, mais aussi les liens
de parenté se sont singulièrement relâchés, la famille est devenue
restreinte, chaque ménage forme une unité autonome et indépendante.
L’individualisme est devenu la nouvelle loi du village » (Bonnemaison,
1976, p. 55).
4 Ensuite, les règles d’héritage se sont
modifiées. Sur les Hautes Terres, la règle coutumière veut que tous les
enfants, filles ou garçons, héritent de leurs parents. Ils héritent
d’une partie des terres au moment de leur mariage et une partie au
moment du décès des parents. Autrefois, les modes de fonctionnement
pouvaient varier d’une famille à l’autre selon le contexte : la part de
l’héritage des filles n’était pas toujours équivalente à celle des
garçons et lorsque, mariée, elle allait s’établir loin de son village
natal, elle pouvait donner l’usufruit de son héritage à ses frères
(Skjortnes, 2000). Avec la pression foncière, les sociétés agraires des
Hautes Terres ont développé depuis trois décennies des règles qui
laissent le choix du partage des terres selon la disponibilité des
parcelles cultivables (Blanchy, 2000). Certaines familles vont alors
adapter leur système d’héritage : les filles par exemple peuvent laisser
leur part à leurs frères considérant que le mariage leur assure à elles
une certaine sécurité (Skjortnes, 2000). Ainsi, certaines femmes vont
être privées de leurs ressources économiques et sociales qui étaient
autrefois à la base de leur pouvoir.
5 Enfin, depuis 30 ans, la difficulté
croissante pour les paysans de survivre avec des exploitations de petite
taille va motiver la recherche de revenus non agricoles. La
pluriactivité – association d’une activité agricole et d’emplois non
agricoles - n’est pas nouvelle mais elle devient essentielle pour la
survie des familles. L’absence d’opportunités d’emploi en milieu rural
pousse les paysans des Hautes Terres à une plus grande mobilité. La
ville d’Antsirabe devient dans les années 1980 un pôle d’attraction : la
présence d’industries (laiteries, brasseries, industries textiles)
attire des paysans qui deviennent temporairement ouvriers. Ils
travaillent à l’usine mais ne délaissent pas pour autant leurs activités
agricoles ; leur revenu leur permet d’employer dans leur village des
ouvriers agricoles et ils font eux des allers-retours (Rakotoarisoa,
1986). D’autres vont s’installer provisoirement ou définitivement dans
la capitale à Antananarivo qui connait une forte croissance
démographique (Ramamonjisoa, 1984 ; Skjortnes, 2000). Bien que les
chercheurs qui étudient les migrations ne s’attardent pas sur la
question, il semble que la migration temporaire des ruraux concerne
principalement des hommes ou lorsqu’elle est définitive - ce qui est
rare - des couples avec ou sans enfant. Dans la littérature relative à
Madagascar, la migration des femmes est peu abordée, en dehors des
migrations intervenant au moment de leur mariage, ou de regroupement
familial ; ce constat peut d’ailleurs être étendu à l’ensemble des pays
du Sud (Vause, 2009).
6 Les changements observés dans les zones
rurales malgaches des Hautes Terres, à savoir une plus forte propension à
la pluriactivité et donc à la migration, ne sont pas propres à
Madagascar. Dans l’ensemble des pays pauvres, le maintien et
l’adaptation continue d’un portefeuille d’activités caractérisent
aujourd’hui les stratégies de survie des ménages ruraux (Ellis, 2000).
Les agriculteurs sont contraints de diversifier leurs activités parce
que l’accès à la terre est limité ou parce que l’environnement est
dégradé ou pour, par exemple, financer de nouveaux investissements
agricoles. Des études soulignent les liens entre la faible disponibilité
de la terre et la mobilité (Cortes, 1995 ; Islam, 1999). D’autres ont
analysé l’impact de la pluriactivité et de la migration sur les
comportements démographiques comme le niveau de fécondité (Cain, 1985),
sur l’emploi et le statut des femmes (Gastineau, 2001) ou la santé et la
scolarisation des enfants, mais plus rares sont celles qui se sont
intéressées aux relations de genre (Vause, 2009 ; Morokvasic, 2008).
Certes, depuis une vingtaine d’années, les femmes suscitent beaucoup
d’intérêt dans la littérature sur les migrations : des recherches de
plus en plus nombreuses s’intéressent aux femmes migrantes (Ba,
Bredeloup, 1997 ; Salem, 2010) ou aux épouses de migrants restées dans
leur pays ou village d’origine (Brink, 1991 ; de Haas et
al.,
2010 ; Hampshire, 2006). Trop peu de recherches scientifiques se sont
penchées sur la question du genre – qui n’est pas celle du sexe - dans
l’étude des migrations (Vause, 2009). Souvent ces études se sont
intéressées uniquement aux femmes, les hommes sont alors peu visibles.
De plus, elles ciblent majoritairement les migrations internationales,
Nord-Sud, les migrations internes ou Sud-Sud sont quant à elles peu
documentées.
7 Les études sur le genre et les migrations
intra-africaines (nationales ou continentales) ont produits toutefois
des résultats tout à fait intéressants. Plusieurs ont montré que la
migration permettait aux jeunes de s’affranchir du contrôle exercé par
la famille, la communauté ou les aînés, particulièrement dans les
domaines de la sexualité, des expériences amoureuses et du choix du
conjoint (Lesclingand, 2004). Adjamagbo et
al. (2004) montrent
par exemple que, pour les jeunes filles sénégalaises, l’expérience
urbaine joue un rôle de multiplicateur du risque d’avoir une naissance
avant le mariage : les femmes qui effectuent des séjours en ville,
souvent comme domestiques, sont plus exposées au risque d’avoir une
naissance prémaritale du fait du moindre contrôle social sur leur
sexualité et leur fécondité. Or, avoir un enfant hors union est
considéré comme une inconduite sociale grave qui aura des conséquences
sur le parcours matrimonial et sur les relations conjugales des mères
célibataires. Lesclingand (2004) à propos des jeunes migrantes
maliennes,
baw, voit plutôt dans la migration un facteur de
changement positif : « Leur connaissance de cet « ailleurs », pendant
longtemps réservé à leurs homologues masculins, tend à redessiner leurs
rapports sociaux de sexe, notamment en établissant des rapports plus
égalitaires avec les futurs conjoints » (2011, p. 38). De la même façon,
Diouf et Collignon (2001) notent que dans le cas des jeunes Sahéliens,
le départ au loin permet d'échapper aux ancrages de genre, aux attentes
communautaires, aux contraintes des références locales dans tous les
domaines. Il est nécessaire d’insister, comme tous ces auteurs, sur le
contexte des migrations et la grande diversité des situations : la
distanciation par rapport au milieu d’origine, et donc l’impact sur la
vie conjugale, sur les relations avec le conjoint ou sur les relations
avec l’autre genre vont bien évidemment dépendre de tout un ensemble de
facteurs tels que le caractère individuel ou non du projet de migration,
les conditions de travail en migration, la durée de la migration, les
conditions d’accueil, etc.
8 C’est dans ce sens que nous voulons
analyser l’impact des migrations dans une commune rurale des Hautes
Terres de Madagascar, Ampitatafika. Il s’agit de voir comment
l’expérience migratoire peut modifier les parcours matrimoniaux des
individus. Le choix du conjoint, les relations entre les conjoints, les
relations entre le couple et les familles sont des objets de recherche
privilégiés pour observer les relations entre les hommes et les femmes,
mais aussi entre les générations. Nous nous intéresserons précisément
aux femmes et aux hommes qui ont mis fin à leur migration et sont
rentrés dans leur commune d’origine. La commune d’Ampitatafika est un
bon terrain d’étude du lien entre migration et relations de genre. Comme
la majorité des communes rurales des Hautes Terres centrales, elle
connaît une grande pression foncière depuis environ 30 ans. Ceci
s’explique principalement par la croissance démographique (environ 3%
par an) dans un espace fortement anthropisé. Dans la première moitié du
XIX
e s., les versants Nord et Est de
l’Ankaratra, du Sud d’Arivonimamo à Antanifotsy, dont Ampitatafika,
étaient des espaces presque vides malgré de fortes potentialités
rizicoles (Raison, 1984). Cette région s’est peuplée par une vague de
migration à la fin du XIX
e s. : dans un
objectif de contrôle du territoire, les Merina qui étaient alors au
pouvoir ont affecté des fonctionnaires et des « soldats laboureurs »
dans les régions stratégiques (Deschamps, 1959). C’est dans ce contexte
qu’Ampitatafika fût peuplé par des soldats (Raison, 1984). Au fil des
générations, du fait des règles d’héritage, les exploitations se sont
morcelées d’autant plus que les populations merina ont une propension
très faible à migrer (Deschamps, 1959 ; Rakotonarivo et
al.,
2010), au point d’arriver à une situation critique au début des années
1980. Les exploitations agricoles sont à la limite de leur viabilité. La
superficie moyenne d’une exploitation familiale dans la commune est de
l’ordre de 0,47 ha en 2002 (0,70 ha par ménage dans l’ensemble de la
province d’Antananarivo et de 1,2 ha par ménage au niveau national)
(Omrane, 2008). Pour diversifier et augmenter leur revenu, les familles
ont recours à la migration : de fait, il y a beaucoup de mobilités de
courtes ou moyennes durées chez les jeunes adultes. Elles se font
principalement vers la capitale. Cependant, les déplacements vers
d’autres zones rurales agricoles ne sont pas rares : notamment dans les
plaines du lac d’Alaotra, grenier à riz de Madagascar, pendant les
périodes intenses de travaux agricoles. La très large majorité de ces
jeunes migrants reviennent s’installer dans la commune d’Ampitatafika
pour se marier. Nous chercherons donc à savoir dans quelle mesure
l’expérience migratoire modifie le choix du conjoint, l’autonomie des
femmes et des hommes au sein du couple et l’autonomie du couple
vis-à-vis du groupe familial.
Figure 1 : Localisation de la commune rurale d’Ampitatafika (Madagascar)
9 Les données utilisées sont issues d’un
programme de recherche qui a réuni de 2003 à 2006 des chercheurs de
l’Institut de Recherche pour le Développement (UMR 151 LPED Université
de Provence/IRD) et de l’Université catholique de Madagascar
[3][3] Ce programme a été financé par le ministère français...
suite.
Ce programme de recherche intitulé « Dynamique démographique et
développement durable » (4D) portait sur la commune d’Ampitatafika et
plus précisément sur 9 de ses
fokontany[4][4] Le fokontany est la plus petite division administrative...
suite.
De nombreuses données – quantitatives et qualitatives - ont été
collectées. Nous présenterons ici d’abord des résultats de l’Enquête
Référence, une enquête sociodémographique auprès de 1621 ménages,
portant sur la composition des ménages, les caractéristiques des
individus, leurs activités domestiques, économiques, agricoles, les
parcours matrimoniaux, les histoires génésiques, les parcours
migratoires. Concernant plus spécifiquement la migration, des
informations ont été collectées sur les mouvements migratoires des
enfants (5893) des chefs de ménage (1621). Les informations sur les
enfants migrants au moment du passage des enquêteurs ont été obtenues
auprès de leurs parents. Dans l’Enquête Référence 4D, sont considérés
comme migrants, les individus dont les parents nous ont déclaré qu’ils
n’avaient plus leur résidence dans la commune d’Ampitatafika. Une durée
d’absence minimale n’a pas été spécifiée, le critère ayant été retenu
pour définir les migrations des enfants étant simplement le transfert de
leur résidence habituelle en dehors de la commune. Cette notion de
transfert de la résidence habituelle est abordée dans le questionnaire
par le terme « quitter le village ». La migration peut ainsi être
assimilée à un départ sans intention connue de retour au moment de
l’enquête, ce qui distingue les migrants des résidents absents. Les
données quantitatives permettront de mieux cerner les caractéristiques
de ceux que nous nommons migrants en termes d’âge, de sexe, de lieu de
migration et d’activités.
10 Nous utilisons ensuite des données
qualitatives pour saisir le lien entre la migration et les relations de
genre à travers les processus matrimoniaux. Cinquante-deux entretiens
semi-structurés ont été menés en 2004 auprès de jeunes femmes et hommes
(de moins de 25 ans) ayant au moins un enfant en bas-âge. Les femmes et
les hommes ont été aléatoirement choisis parmi les personnes inclus dans
l’enquête de référence. Ces entretiens menés en langue malgache, d’une
durée allant de 90 à 180 minutes, retranscrits puis traduits, portaient
sur l’histoire matrimoniale des enquêtées et plus particulièrement sur
les circonstances de la première rencontre entre les conjoints, les
modalités du mariage, mais aussi sur les projets de fécondité, la
naissance des enfants et le partage des tâches domestiques et éducatives
entre conjoints. Un guide a été rédigé et testé avant la conduite des
entretiens. Parmi les personnes ayant été interrogées, 20 avaient eu une
expérience migratoire, pour des raisons économiques, avant leur
mariage. Ce sont ces 20 entretiens qui font l’objet d’une analyse dans
cet article.
11 Enfin, il faut préciser que nous avons
séjourné de nombreux mois dans la commune d’Ampitatafika entre 2003 et
2006 et que cette immersion nous aide grandement à l’interprétation des
données.
La migration à Ampitatafika : une féminisation de la migration de travail
12 Ampitatafika est une commune rurale des
Hautes Terres centrales, appartenant au district d’Antanifotsy, dans la
région du Vakinankaratra. Située à 90 km au Sud d’Antananarivo, et à
70 km au Nord d‘Antsirabe, elle est traversée par la Route Nationale 7,
un axe routier majeur reliant la capitale au sud du pays. De nombreux
taxibe ont un arrêt à Ampitatafika et permettent une circulation très facile des individus.
13 La commune qui comptait 32 000 habitants en 2001
[5][5] Cette estimation fournie par l’Institut national de la...
suite, comporte 26
fokontany.
Le peuplement d’Ampitatafika est à majorité Merina comme dans
l’ensemble de la province. La population est jeune, un individu sur deux
a moins de 15 ans. L’activité principale des ménages d’Ampitatafika est
l’agriculture. Près de 97% des ménages exploitent des terres. Les
cultures vivrières telles que le riz, le maïs, le manioc et la patate
douce sont dominantes et sont cultivées par l’ensemble des ménages
agricoles. Certaines cultures, davantage tournées vers la
commercialisation sont également présentes, comme la vigne, le tabac ou
le kaki. Une grande partie de la production est consacrée à
l’autoconsommation, cependant, certaines opportunités de
commercialisation se développent grâce à la proximité de la route et
donc l’accès aux marchés urbains. La commune est dotée de plusieurs
écoles primaires, d’un collège et d’un centre de santé. La
quasi-totalité des jeunes enfants sont scolarisés : plus 90% des 6-10
ans fréquentent l’école primaire en 2003 (Enquête Référence), filles
comme garçons. En revanche, très peu accèdent au secondaire : le taux
net de scolarisation, calculé sur les 11-14 ans, y est de 11% (9% pour
les garçons et 12% pour les filles).
14 Le revenu des ménages, issu
principalement du salariat et de la vente de produits agricoles est très
faible. Le revenu moyen journalier par ménage est de 6 770 francs
malgaches soit environ un euro à la date de l’enquête en 2003. La moitié
de la population gagne moins de 5 000 Fmg par jour. La forte pression
foncière et la pauvreté incitent les ménages à chercher des sources de
revenus en dehors de leur exploitation. Les ménages d’Ampitatafika ont
alors recours à la mobilité. Les migrations de travail ne sont pas
nouvelles, mais on peut supposer qu’avec l’intensification de la
pression foncière, elles se sont multipliées ces 30 dernières années
(Omrane, 2008).
15 Les données de l’Enquête Référence menée
à Ampitatafika en 2003 permettent de connaître certaines
caractéristiques des migrations des enfants des chefs de ménages,
résidents ou non à Ampitatafika au moment de l’enquête. Au total 5 893
individus sont liés aux chefs de ménage par un lien de filiation
ascendante. Si on n’observe pas de déséquilibre en terme de répartition
par sexe, on constate que près d’un tiers des enfants des chefs de
ménage sont jeunes, âgés de moins de 15 ans (tabl. 1). Ceci s’explique
par le fait que les individus désignés comme chefs de ménage dans
l’enquête sont eux-mêmes jeunes : 20% d’entre eux ont moins de 30 ans et
47% moins de 40 ans.
Tableau 1 : Répartition des
enfants des chefs de ménage par groupes d’âge (âge au moment de
l’enquête) selon le sexe, Ampitatafika, 2003
Source : Enquête Référence 4D, 2003 ; nos calculs (Données manquantes : 68)
16 Les données montrent qu’environ un
cinquième des descendants (de moins de 30 ans) des chefs de ménages ne
sont plus résidents dans la commune au moment de l’enquête : ceci est
observé pour 16% des fils et 23% des filles. Si l‘on se concentre sur
les plus âgés (15-29 ans), les chiffres sont respectivement de 60% et
72% (tabl. 2). Le tableau 2 montre que la proportion de migrants
(individus ayant élu domicile hors de la commune) n’est pas la même
selon le sexe et l’âge. Les femmes sont relativement plus nombreuses à
vivre en dehors d’Ampitatafika que les hommes surtout avant 25 ans.
Parmi les 15-19 ans, près de la moitié des filles de chefs de ménage
sont en migration au moment de l’enquête, contre un tiers des fils.
C’est parmi les 20-25 ans que la différence est la plus forte : près de
quatre filles sur cinq sont non résidentes à Ampitatafika, contre près
d’un fils sur deux.
Tableau 2 : Proportion de migrants par groupe d’âges (âge au moment de l’enquête) et par sexe, Ampitatafika, 2003
Source : Enquête Référence 4D, 2003 ; nos calculs (Données manquantes : 68)
17 Les migrants sont majoritairement des
jeunes adultes, âgés de plus de 20 ans au moment de l’enquête. On
observe un plus grand nombre de femmes impliquées dans la migration :
parmi les migrants (descendants des chefs de ménage), 55% sont de sexe
féminin. La pyramide des âges des migrants (fig. 2) montre clairement ce
déséquilibre entre les deux sexes. Quelle que soit la classe d’âge
considérée, on observe davantage de femmes migrantes que d’hommes et
l’écart est particulièrement notable pour les personnes âgées de 15 à 24
ans. La pyramide montre également les déséquilibres entre les groupes
d’âges, et permet de constater que la migration est surtout forte chez
les jeunes, âgés de 15 à 30 ans. Ces résultats confortés par d’autres
sources de données confirment que les jeunes adultes reviennent
généralement s’installer dans leur commune d’origine, là où vivent leurs
parents, au moment de se marier ou dans les premières années de
l’union.
Figure 2 : Effectifs des migrants par groupe d’âges et par sexe (âge au moment de l’enquête), Ampitatafika, 2003
Source : Enquête Référence 4D, 2003 ; nos calculs
18 La mobilité des femmes n’est pas un fait
récent à Ampitatafika. Les femmes migrent depuis aussi longtemps que
les hommes et qu’elles ont toujours été plus nombreuses que ces derniers
à s’établir hors du village. Quelle que soit la période de départ
considérée, les années précédant l’enquête ou jusqu’à 10 ou 20 ans avant
l’enquête, la part de migrantes a toujours été constante et supérieure à
celle des migrants. Sur l’ensemble des départs observés chaque année,
55% concernent des femmes. Ce sont surtout les jeunes adultes qui
migrent. Plus de la moitié des migrants ont quitté le village avant leur
20
e anniversaire. Les filles partent à un âge
plus précoce que les garçons. Plus de deux-tiers d’entre elles ont
quitté Ampitatafika avant 20 ans, contre 57% des hommes, et plus de neuf
migrantes sur dix sont partis avant 25 ans
Tableau 3 : Calendrier de la migration selon le groupe d’âges des migrants au moment de l’enquête, Ampitatafika, 2003
Source : Enquête Référence 4D, 2003 ; nos calculs (Données manquantes : 128)
19 Les motivations qui poussent les
individus à migrer varient aussi selon le sexe (fig. 3). La mobilité des
hommes semble davantage répondre aux changements et aux difficultés
économiques vécus dans le village depuis plusieurs décennies. Trois
quarts des migrants de sexe masculin ont quitté la commune en vue de
trouver du travail. Quant aux femmes, le mariage reste un motif fréquent
de migration. Les études et les raisons familiales concernent un
dixième des migrants, principalement les très jeunes enfants, de moins
de 10 ans qui sont souvent confiés à des proches.
Figure 3 : Raison du départ selon le sexe par périodes de migration, Ampitatafika, 2003
Source : Enquête Référence 4D, 2003 ; nos calculs
20 Du côté des hommes, le travail est,
quelle que soit la période considérée, le principal moteur des départs
(fig. 4). Cependant, on observe un accroissement des migrations motivées
par les études. Le changement notable concerne les femmes : les départs
pour raisons de mariage perdent de l’importance au profit du travail à
partir des années 2000. Les femmes qui n’étaient autrefois impliquées
que dans la continuation des activités familiales locales en l’absence
des hommes, comme on peut l’observer dans d’autres contextes de
migration temporaires (Rakotonarivo et
al., 2010), assument
aujourd’hui un rôle différent dans la diversification des revenus
familiaux. Elles émigrent de plus en plus pour travailler, de façon
indépendante, sans que leur migration soit liée à celle de leurs parents
ou de leur mari. Il s’agit bien d’une féminisation de la migration de
travail, entendue comme une évolution de la nature des migrations et du
rôle des femmes comme actrices de leur mobilité (Sorensen, 2004 ;
Omelaniuk, 2010).
Figure 4 : Raison du départ selon le sexe par groupes d’âge au moment de l’enquête, Ampitatafika, 2003
Source : Enquête Référence 4D, 2003 ; nos calculs
21 Il est possible d’observer l’évolution
des motifs de départ sous une autre perspective, en distinguant les
catégories d’âges des migrants au moment de l’enquête. La figure 4
confirme les différences entre les hommes et les femmes quant aux
raisons de la migration, ainsi que leur évolution. On observe une hausse
des départs liés aux études chez les jeunes de moins de 20 ans, par
comparaison avec leurs aînés. Cette hausse se fait au détriment de la
migration de travail chez les hommes, qui reste malgré tout le principal
motif de départ dans ce groupe. Chez les femmes, les migrations liées
au mariage ne représentent plus de 18% des départs chez les moins de 20
ans, alors que parmi les groupes de migrantes plus âgées, elles en
représentaient 60%. Les jeunes migrantes sont aussi beaucoup plus
nombreuses à partir pour travailler en dehors de la commune : 50%
d’entre elles l’ont fait, contre seulement un tiers des migrantes plus
âgées. Il y a donc réellement une féminisation de la migration de
travail au départ d’Ampitatafika, ainsi qu’une accession des migrantes à
une plus grande autonomie dans leurs choix migratoires, qui paraissent
de moins en moins liés à la constitution d’un foyer et à la mise en
ménage.
22 La quasi-totalité des jeunes filles
(85%) qui quittent Ampitatafika pour travailler part s’installer en
ville, le plus souvent elles vont dans la capitale, Antananarivo. Trois
grands secteurs d’activité sont alors à leur portée : la domesticité (un
tiers des migrantes au moment de l’enquête), le commerce informel (30%)
et les entreprises textiles des zones franches (15%). Les hommes, eux,
peuvent aussi rejoindre des zones rurales où ils trouveront à s’engager
comme salarié agricole au moment des récoltes. Toutefois, la majorité se
dirige vers des zones urbaines. L’éventail des métiers exercés en
migration est plus important que pour les femmes : on les retrouve dans
l’artisanat (mécaniciens, briquetiers), dans les secteurs du transport
(chauffeurs de taxi), du commerce, du bâtiment (maçons) etc. Peu sont
sans emploi au moment de l’enquête (1% des hommes et 7% des femmes) :
lorsqu’ils n’ont pas d’activité, il n’y a plus lieu de rester hors de la
commune de départ.
23 Ces migrations de travail des jeunes
d’Ampitatafika, si elles peuvent être durables, ne sont pas toujours
définitives. Un grand nombre de migrants reviennent s’installer dans la
commune après quelques années passées en dehors. Le retour au village
coïncide souvent avec l’entrée en union et la reprise d’une petite
parcelle de terre à exploiter pour faire vivre son nouveau foyer
(Rakotonarivo, 2008). Bien que ces migrations répondent d’abord à des
motivations économiques (recherche d’un emploi, diversification des
revenus dans un ménage), à l’instar de ce qui a pu être observé ailleurs
en Afrique (Diouf, Collignon, 2001 ; Timera, 2001 ; Lesclingand, 2004),
elles ont des répercussions nombreuses sur la vie des individus bien
au-delà de leur parcours professionnel ou de leur capital économique.
Nous allons examiner plus précisément l’impact des migrations à but
économique sur les parcours matrimoniaux et les relations conjugales.
Changements des modalités d’entrée en union sous l’effet de la migration et évolution des relations de genre
24 À Ampitatafika, en 2003, l’âge moyen à
la première union des femmes (calculé à partir de la méthode de Hajnal),
était de 19,7 ans, celui des hommes de 23,1 ans (Binet, 2008). Il y a
eu récemment un léger recul de l’âge d’entrée en union chez les femmes.
On constate surtout une proportion de femmes célibataires à 30 ans
relativement élevée : 15 % de celles nées entre 1965 et 1969 ne sont pas
mariées. Il est difficile de savoir dans quelle mesure
l’intensification des migrations participe à ces changements. Néanmoins
l’enquête montre un déséquilibre sur le marché matrimonial : entre
20-24 ans, on compte 2,5 hommes célibataires pour 1 femme, entre
25-29 ans, le chiffre est de 1,9. S’il a été démontré maintes fois qu’un
tel déséquilibre dans les effectifs de célibataires avait un impact sur
le calendrier d’entrée en union des femmes, les effets peuvent être
différents selon le contexte : recul ou rajeunissement de l’âge au
mariage des hommes et ou des femmes, montée du célibat définitif, etc.
Par exemple, l’émigration des hommes tunisiens au cours des années
1970-1980 a favorisé le recul de l’âge au mariage des femmes restées en
Tunisie (Beaujot, 1986), à l’inverse le départ de nombreux hommes dans
certains villages de la vallée du fleuve Sénégal aurait multiplié les
mariages précoces des femmes, les migrants ayant plus de facilité à
réunir la dot (Gonzales, 1994). L’impact des migrations sur les
modalités d’entrée en union ne se limitent toutefois pas à l’âge
d’entrée, les autres modalités (choix du conjoint, autonomie conjugale)
sont aussi susceptibles d’être modifiées.
Aujourd’hui à
Ampitatafika, le mariage est un projet individuel et ne correspond plus à
un projet de perpétuation du patrimoine collectif (Binet, Gastineau,
2008). Seules 5% des jeunes femmes (nées entre 1979-1983) ont déclaré
que leur époux leur avait été proposé par leur famille et près de 20%
disent même n’avoir consulté personne sur le choix de leur conjoint.
L’idée d’amour qui n’a pas toujours présidé au choix des conjoint(e)s
(Poirier, 1970 ; Augustins, 1973) s’est développée au cours de la
décennie 1980, pour être désormais une valeur importante dans la
sélection d’un partenaire (Pavageau, 1981 ; Rakotomalala, 1988 ; Binet,
2008). Se développe un temps de fréquentations amoureuses et les jeunes
aspirent de plus en plus à bien connaître leur futur époux ou épouse
avant d’entreprendre les cérémonies de mariage (Binet, Gastineau, 2008).
Les histoires génésiques témoignent aussi d’une grande autonomie
conjugale : les projets de descendance, l’utilisation d’une
contraception, le nombre d’enfants sont discutés au sein des couples et
non plus de la grande famille (Gastineau, 2005). Cette transformation
des modalités de choix du conjoint et de constitution des descendances
est un indicateur significatif de l’évolution des relations entre les
générations et entre les genres. Parmi les facteurs ayant permis
l’émergence d’une autonomie conjugale, la migration tient une place
importante (Binet, 2008 ; Briet, 2007).
Tout d’abord, la migration
permet aux jeunes femmes et jeunes hommes d’acquérir une autonomie
financière. L’économie est peu monétarisée à Ampitatafika et les revenus
en argent gagnés en migration se révèlent un acquis essentiel à
différents moments importants de la vie des individus, notamment au
moment du mariage. Nirina, 26 ans, a été domestique dans une famille
aisée dans la capitale, elle raconte :
« J’ai travaillé pendant six
ans à Antananarivo. Pendant les quatre premières années, je donnais mes
salaires à mes parents pour les aider dans les travaux agricoles ou pour
nourrir mes petits frères et sœurs. Mais lorsque j’ai commencé à
fréquenter mon futur mari, j’ai confié mes salaires à mon patron pour
qu’il les mette de côté. On a fait ça pendant deux ans, j’ai acheté des
meubles et des ustensiles avec cet argent. (...) Mes parents étaient
contents car si je n’avais pas eu d’argent de côté, ce sont eux qui
auraient du se débrouiller pour financer ma dot». De même,
Lucien a fait plusieurs longs séjours à Antananarivo pour y travailler.
C’est là – à la gare routière - alors qu’il s’apprête à aller rendre
visite à ses parents à Ampitatafika qu’il rencontre Justine. Il nous
relate qu’une fois que Justine a accepté de l’épouser, il a du
« travailler
comme un fou pour trouver de l’argent et se préparer à l’événement».
« La veille du grand jour, j'étais encore à Tana, mon patron ne m'a pas
laissé partir qu'à 8 heures du soir » raconte-t-il. Les jeunes
peuvent épargner de l’argent car les revenus perçus en migration ne sont
pas reversés ou seulement en partie aux parents (Briet, 2007). Cette
épargne permet de s’affranchir de leur famille. Jeunes femmes et jeunes
hommes ayant migré se disent « indépendants » à l’âge du mariage, même
s’ils continuent à résider sous le toit de leurs parents. Au cours des
entretiens, plusieurs racontent que fort de leur éducation et de leur
connaissance de la ville, ils sont devenus « autonomes », « capables de
prendre une décision seuls », principalement quand il s’agit de décider
qui sera leur conjoint. L’histoire de Juliette, mariée, 25 ans, en est
un exemple :
« J’avais 18 ans quand mon mari m’a demandé en mariage.
J’ai demandé conseil auprès de mon oncle, il n’avait rien à redire […].
J’ai décidé seule de me marier. C’est vrai que j’étais jeune mais
j’étais déjà indépendante, mes parents ne pouvaient pas décider pour
moi… et s’ils n’avaient pas été d’accord, ils n’avaient pas les moyens
de me faire changer d’avis. Me faire changer d’avis avec quoi ? Contre
quoi ? J’étais assez grande pour me débrouiller toute seule. J’avais
déjà une parcelle et on s’est fait construire une maison alors j’étais
déjà un peu indépendante et avec ou sans le consentement de mes parents
ça ne changeait rien ». Juliette a travaillé pendant 4 ans avant de
se marier dans une entreprise textile dans la ville d’Antsirabe.
L’expérience de la migration et le pécule rapporté, aussi modeste
soit-il, peuvent permettre aux jeunes de choisir plus librement leur
conjoint, de financer eux-mêmes leur mariage et de choisir les
cérémonies (Binet, 2008).
25 Ensuite, la migration multiplie les
occasions de rencontres et favorise les unions exogames (avec des
conjoints qui ne sont pas nés dans la commune d’Ampitatafika). Les
fréquentations amoureuses, les flirts sont plus faciles à vivre loin
d’Ampitatafika, loin du contrôle social et familial. En effet, lors des
entretiens, les jeunes migrants avouent facilement avoir eu plusieurs
« aventures » avec ou sans relations sexuelles sur leur lieu de
migration. La migration apporte des occasions de déroger aux normes en
matière d’entrée en vie sexuelle et de choix du conjoint en vigueur à
Ampitatafika. Les garçons peuvent avoir de nombreux flirts, plusieurs
histoires amoureuses avant de se marier, ce qui serait difficile dans
leur village. Dans l’idéal social, les filles devraient se résoudre à
l’abstinence sexuelle jusqu’au mariage. A Ampitatafika, toute relation
sexuelle prémaritale doit être cachée ; loin de leur village, les jeunes
filles se sentent plus libres, même si dans les entretiens, elles
défendent l’idée que les célibataires doivent « rester vierges »
jusqu’au moment du mariage. Garçons et filles sont d’accord pour dire
qu’aucun homme ne voudrait d’une jeune épouse ayant eu des relations
sexuelles avec un autre. Ce qui est en fait redouté c’est une grossesse
hors mariage. Une femme enceinte ou mère célibataire aurait des
difficultés à se marier : « À mon avis, les hommes célibataires sans
handicap, capables de prendre une famille en charge, ne feraient jamais
le choix d'épouser une mère célibataire », nous dit un jeune marié
d’Ampitatafika. Au-delà de ce discours répondant à la norme en vigueur à
Ampitatafika, certaines jeunes filles ont leurs premières relations
sexuelles alors qu’elles sont en migration, loin du regard de la
famille. Noro, une jeune fille de 23 ans rentrée récemment après 5 ans
de travail comme ouvrière dans une zone franche à Antananarivo, nous
raconte : «
Oui en ville, on peut s’amuser. C’est beaucoup plus
facile de rencontrer des garçons qu’ici… Ici tu as toujours un parent
qui te regarde… en ville non. Mais il faut faire attention, tu peux
t’amuser mais il ne faut pas tomber enceinte, ou alors au village plus
personne ne voudrait de toi, mais les filles savent comment faire ».
Pour une jeune fille d’Ampitatafika, il reste difficile de se marier
hors de sa commune. Les mariages sont encore empreints d’une forte
endogamie géographique : 75% des unions en cours au moment de l’enquête
de Référence unissent des conjoints nés tous les deux dans la commune
d’Ampitatafika et 40% sont même originaires du même
fokontany.
Choisir son époux ou épouse à proximité de son lieu de naissance permet
d’entretenir un réseau social et amical et des relations de voisinages,
ce qui se révèle important dans des contextes où la communauté proche
est un soutien essentiel en cas de difficultés (décès, maladie, etc.).
De plus, à Ampitatafika comme partout ailleurs sur les Hautes Terres, la
quasi-totalité des ménages sont mononucléaires : les personnes âgées
vivent souvent seules et non pas avec leurs enfants. La proximité
spatiale entre les générations facilite l’entraide entre parents et
enfants, surtout au moment de la vieillesse. « J
e n’ai pas besoin de
dépenser de l’argent pour leur rendre visite ou pour secourir mes
parents ou mes beaux-parents en cas de besoin » témoigne Jean-René,
29 ans, qui a épousé une jeune fille de son village. Les mariages
endogames sont généralement valorisés par les familles. Madame Noeline, 4
enfants mariés, le dit ainsi : «
Mes beaux-fils et mes
belles-filles sont les enfants de nos voisins, on se connaît tous. Vous
voyez l’instituteur là-bas, depuis qu’ils sont là, nous avons une bonne
relation et lorsque mon fils a voulu se marier avec sa fille, cela n’a
fait que renforcer les liens entre nos deux familles. De même pour
Antoine, puisque sa femme est la fille de notre voisin, là-bas. On se
croise du matin au soir, même pour les fêtes de famille on s’invite,
pareillement dans les moments difficiles » (cité par Binet, 2008).
26 La migration permet théoriquement aux
célibataires de diversifier les lieux de rencontre pour choisir le futur
conjoint. L’Enquête Référence nous renseigne sur les lieux de naissance
des individus et permet d’observer que la migration présente une
relation positive avec l’exogamie. Les hommes qui ont migré alors qu’ils
étaient célibataires ont plus fréquemment épousé une femme originaire
d’une autre commune (44%) que les hommes qui n’ont pas migré (31%)
(Binet, 2008). Pour les femmes, il est plus difficile d’observer l’effet
de la migration sur le choix du conjoint (exogame
versus
endogame) à partir des enquêtes menées dans la commune d’Ampitatafika.
En effet, au moment de leur mariage, elles peuvent avoir quitté
définitivement leur village d’origine pour rejoindre celui de leur
époux. Des enquêtes qualitatives (notamment des entretiens auprès de
parents dont les enfants sont mariés) laissent cependant penser que la
migration a un effet moindre pour les filles (Binet, 2008). Les filles
sont peu nombreuses à se marier sur leur lieu de migration ou à rentrer
de migration avec un mari.
27 L’espace de recrutement du conjoint pour
un homme est plus grand lorsque celui-ci a passé une partie de sa vie
en migration. Lieux de travail, marchés urbains, gare routière, jardins
publics : dans les entretiens, les hommes témoignent de la diversité des
nouveaux espaces et des moments qui s’offrent à eux pour choisir leur
future épouse. Lorsque ces hommes célibataires se marient, l’épouse
vient habiter Ampitatafika où elle sera bien accueillie. La part
d’anciens migrants mariés à des femmes non originaires d’Ampitatafika
est le signe d’une certaine autonomie dans le choix du conjoint, les
mariages endogames étant souvent favorisés par les deux familles
résidant dans la commune.
Lorsque le couple a mis de côté de
l’argent– ce qui n’est souvent possible qu’en migration - pour se
construire un logement, acheter des terres, ouvrir une boutique de
commerce ou de service, il « s’affranchit » de la génération précédente,
parents et beaux-parents, pour ses décisions de production et de
reproduction. Par exemple, le nombre d’enfants, l’utilisation de la
contraception, le calendrier des naissances sont discutés par les deux
conjoints (Gastineau, 2005). Le fait qu’il soit possible aujourd’hui de
prendre ces décisions au sein des unions conjugales est le signe que
certaines pressions ou obligations sociales se sont affaiblies. Les
femmes qui ont pu se constituer un capital, aussi modeste soit-il,
peuvent en disposer à leur retour à Ampitatafika pour acquérir des
terres, ouvrir une boutique d’alimentation ou toute autre activité qui
leur permettra ensuite de générer des revenus. Elles peuvent signer
seules un contrat de vente ou d’achat et jouissent alors de toute
liberté pour disposer de leurs biens (Omrane, 2008). L’autonomie
vis-à-vis des familles et belles-familles et l’indépendance financière
des femmes acquises après la migration sont deux éléments qui modifient à
Ampitatafika les relations au sein des couples. Le fait que la femme
soit propriétaire du logement, des terres ou qu’elle puisse contribuer
au revenu monétaire du ménage au même titre, sinon plus que son mari,
modifie son poids dans les négociations entre conjoints en matière de
fécondité, de contraception mais aussi de gestion des revenus ou de
relations avec la famille (Gastineau, 2005).
Conclusion
28 Dans la région des Hautes Terres
malgaches, les couples bénéficient aujourd’hui d’une grande autonomie.
Les décisions en termes de production et de reproduction échappent de
plus en plus à la famille élargie ou à la communauté. Les relations
entre les genres et entre les générations se recomposent au gré de ses
évolutions. Les jeunes femmes et les jeunes hommes sont libres de
choisir leur conjoint, les cérémonies de leur mariage, puis le nombre de
leurs enfants et ils ne dépendent plus directement de l’héritage de
leurs parents pour leur survie économique. Les jeunes qui ont eu une
expérience migratoire sont emblématiques de ces changements. La
migration a permis d’accélérer des évolutions qui paraissaient
nécessaires et inéluctables dans le contexte de forte saturation
foncière.
Toutefois, les évolutions sociales ne concernent pas de
la même façon les filles et les garçons. Les migrants masculins peuvent,
lorsqu’ils sont loin de leurs parents, avoir des flirts, des
fréquentations amoureuses avant de se marier et revenir au village avec
une épouse née en ville. L’espace de recrutement du conjoint s’élargit
et le contrôle familial sur le choix de l’épouse s’affaiblit. Les
filles, même en migration, restent « théoriquement » soumises à
l’obligation de virginité avant le mariage par crainte des grossesses
hors union. Elles reviennent le plus souvent se marier à Ampitatafika
avec des hommes nés dans cette commune. Toutefois, la migration leur
permet d’acquérir une autonomie financière permettant des relations
conjugales plus égalitaires.
Certes, pour les jeunes, la migration
de travail peut être un lieu de socialisation, un vecteur
d’émancipation, un moyen de s’affranchir du contrôle familial
(Lesclingand, 2004). Nos résultats confirment cependant ce qui a été
démontré dans d’autres contextes à savoir les effets contradictoires et
complexes de la migration. La migration ne se traduit pas toujours par
une modification des rapports sociaux de sexe avec la même intensité
pour tous les individus (Catarino, Morokvasic, 2005). On observe dans le
cas de Madagascar que les hommes et les femmes ne tirent pas tout à
fait les mêmes bénéfices de leur migration. De plus, les modifications,
qu’elles soient vers plus d’égalité ou moins d’égalité entre les genres,
sont quelques fois temporaires (de Haas
et al., 2010) et si la
migration permet aux individus d’être plus autonomes et de favoriser
leur mobilité sociale, elle conforte aussi certaines hiérarchies et
inégalités au sein même des migrants notamment entre hommes et femmes.
29 Les données dont nous disposons ne
permettent pas de documenter l’ensemble des conséquences des migrations
de travail sur ces femmes et ces hommes qui reviennent au village après
une période passée en migration. L’étude présentée dans cet article
présente quelques limites : l’enquête quantitative n’était pas destinée à
recueillir avec précision les parcours migratoires des individus et les
informations dont nous disposons ne sont pas très nombreuses. Ce
travail a consisté surtout à réinterpréter des données existantes avec
les « lunettes genre » (Clair, 2012). Il aurait été intéressant par
exemple, de pouvoir lier statistiquement l’âge au mariage, au premier
enfant, les écarts d’âges entre conjoints avec l’expérience migratoire.
Toutefois, la combinaison des données quantitatives et qualitatives
donnent des résultats intéressants qui permettent de produire des
connaissances sur la question des relations de genre, même si beaucoup
de questions restent en suspens.
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Notes
[1]
Les Hautes Terres désignent l’ensemble géographique montagneux du
centre de Madagascar, où l’altitude se situe entre 800 et 2000 m. Elles
comprennent l’Imerina au nord, peuplée principalement de Merina et la
partie nord de la province de Fianarantsoa au sud, principalement
occupée par les Betsileo. Les Hautes Terres sont également désignées par
l’expression « Hauts Plateaux ». 
[2]
Il faut préciser toutefois que les études de genre à Madagascar sont
rares, plus nombreuses sont celles qui analysent des données par sexe
(activités, salaire, etc.) sans étudier les systèmes ou relations de
genre. Pour une synthèse des études de genre à Madagascar, on peut
consulter Fee, 2000. 
[3]
Ce programme a été financé par le ministère français de la Recherche
(ACI TTT P 01 02) et le ministère français des Affaires Étrangères
(Pripode/CICRED MG2). Pour plus d’informations sur la méthodologie et
les résultats du programme 4D, on peut se référer à Sandron, 2007. 
[4] Le fokontany est la plus petite division administrative malgache, correspondant à un groupe de hameaux en milieu rural. 
[5]
Cette estimation fournie par l’Institut national de la statistique est
la plus récente dont nous disposions au moment de l’enquête. Il faut
préciser que le dernier recensement à Madagascar date de 1993, depuis
cette date les chiffres de population sont estimés par l’INSTAT. 